Le colorisme : quand ta couleur de peau est un obstacle — une affaire de droits humains ?


Par Eliza Kilali, agente en communication pour notre partenaire INADES en Côte d’Ivoire

Nous aspirons tous à un développement durable pour notre planète. Cependant, il est important d’agir adéquatement et équitablement avec tous les êtres humains afin de développer nos pays. C’est pourquoi plusieurs organisations, notamment SUCO, prônent l’égalité en tous points. En effet, la coopération internationale lutte contre toutes inégalités et renforce l’inclusion. SUCO se veut être solidaire et reconnaît que « le bonheur des unes et des uns ne vont pas à l’encontre de ceux des autres1 ». D’ailleurs, dans la Déclaration des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale de 1963, la Convention met en lumière l’importance d’éliminer toutes les formes de discrimination entre les humains sur des motifs fondés sur la race, la couleur ou l’origine ethnique2.

Toutefois, la « race » ne répond pas réellement à certaines hiérarchisations et formes de marginalisation qu’un individu peut avoir. C’est la raison pour laquelle la couleur devrait jouer un rôle important dans les affaires relatives aux droits humains et à l’égalité3. À ce titre, cet article abordera un pan spécifique de la discrimination sur le fondement de couleur de peau : le colorisme. Bien qu’il y ait une absence de définition dans les instruments internationaux ainsi que dans les législations nationales concernant les motifs de couleur de discrimination4, il est nécessaire de traiter cette problématique qui est présente dans tous les pays5. Aborder le concept de colorisme permet à ce que les droits humains puissent être respectés dans leur ensemble et ainsi permettre un meilleur développement dans les pays. 

Le colorisme

Nous croyons souvent que le colorisme se limite à l’esthétique seulement. Néanmoins, la notion de colorisme peut se traduire comme une extension du racisme. La reconnaissance de la distinction de couleur de peau ne peut être considérée comme étant du colorisme, mais bien la signification sociale qui est attribuée à ces différences. Le colorisme fait référence à des hiérarchies fondées sur le spectre de la couleur de peau au sein d’un groupe racisé notamment la différenciation intragroupe. Alice Walker, la pionnière du concept de colorisme, définit le colorisme comme étant un « traitement préjudiciable ou préférentiel des personnes de même race fondée uniquement sur leur couleur6 ». Toutefois, une définition plus adaptée du colorisme découle d’un traitement très stéréotypé, inégalitaire des personnes selon leur peau. Les personnes au teint plus pâle ou les personnes métisses sont considérées comme étant plus jolies et sont beaucoup plus privilégiées que les personnes aux teints foncés. Il en est de même pour la texture capillaire, la physionomie et l’apparence du visage. L’individu jugé plus beau peut se voir être mieux traité, et ce phénomène se produit souvent au sein d’une même société7.  Les individus qui se rapprochent des critères de beauté eurocentrés seront favorisés par rapport à leurs comparses avec une mélanine plus foncée8. Pap Ndiaye, spécialiste d’histoire sociale des États-Unis et des minorités, poursuit en soulignant que le colorisme désigne « les distinctions et hiérarchies sociales qui existent depuis l’esclavage entre les Noirs selon leur degré de mélanine. Il permet de réfléchir à la corrélation entre couleur de peau et position sociale, au-delà de la distinction entre ”noir” et ”blanc”9 ». Cet enjeu est donc plus profond que ce l’on pense, dès là l’importance d’en prendre conscience et d’agir le plus rapidement possible. 

Les méfaits du colorisme : l’exemple des États-Unis dans le marché du travail

Bien que nous puissions observer le colorisme comme étant une discrimination basée sur le degré de mélanine, il existe un nombre croissant de preuves de l’impact matériel du colorisme dans le monde. Par exemple, en Afrique, bien que les articles soient limités concernant le colorisme, les conséquences incluent des discriminations ou du favoritisme lors de l’embauche, dans l’acquisition d’un capital social et d’un statut dans la société. Mis sur un piédestal dès le premier contact, les personnes à la peau claire bénéficient de privilèges structurels. En effet, la carnation de peau devient une condition sociale ayant un impact sur le type de l’emploi et le type de promotion10.

Dans la mesure où ce phénomène a été davantage étudié aux États-Unis, nous allons prendre l’expérience afro-américaine pour analyser cet enjeu sur le plan du marché du travail. En outre, aux États-Unis, les Noirs et les Latinos à la peau foncée possèdent des revenus inférieurs, moins d’éducation et moins d’emplois prestigieux que les personnes à la peau plus claire11.

Au niveau du marché du travail, une étude américaine, publiée en 2015, a démontré que les recruteuses·eurs percevaient de facto les femmes noires et hispaniques avec une peau plus claire comme étant plus intelligentes que les femmes ayant une mélanine plus foncée. Or, leurs caractéristiques professionnelles, leur niveau d’études, leurs vocabulaires étaient identiques12. Une autre recherche américaine réalisée en 2006 montre des postulants hommes détenant un diplôme de bachelier à la peau claire préféré aux postulants hommes à la peau foncée disposant d’un diplôme de maîtrise13. Malgré un niveau d’étude plus élevé, les personnes à la peau foncée étaient moins recrutées. 

De plus, dans ce pays, les allégations de discriminations qui sont fondées sur la couleur sont souvent soumises au titre VII de la loi sur les droits civils de 196414. Ces réclamations sont traitées par la Commission pour l’égalité des chances en matière d’emploi des États-Unis (EEOC) qui interdit la discrimination en matière d’emploi. Afin de lutter contre le colorisme et le racisme, l’EEOC a développé le E-RACE (éradiquer le racisme et le colorisme de l’emploi) qui a propulsé le pourcentage d’accusation de discrimination, mais il reste que les accusations de colorisme demeurent excessivement infructueuses15.  D’ailleurs, peu de plaintes sur le colorisme ont été évaluées comme des motifs raisonnables puisque nombreuses de ces plaintes sont résolues sans procès et seulement un nombre limité ont été tranchées par des tribunaux16. Par exemple, dans un litige lié à la discrimination raciale (Severe c Board of Trustees), à l’Université d’Illinois17, le tribunal de première instance a rejeté une plainte pour discrimination qu’un demandeur nigérian avec une mélanine foncée a déposée à l’encontre de son superviseur afro-américain avec une teinte de peau plus claire. La Cour jugeait que les revendications intragroupes basées sur des motifs de couleur ne permettent pas une action en vertu de l’article 1981 de la loi sur les droits civils de 1866. Néanmoins, la Cour d’appel a reconnu la possibilité d’une discrimination de couleur intragroupe, mais elle « hésitait à se livrer à l’entreprise peu recommandable de mesurer la couleur de la peau18 ». 

Le colorisme : une affaire des organisations internationales

Puisque plusieurs organismes occidentaux sont en partenariat avec des pays en Afrique, en Asie et en Amérique latine et Caraïbes, elles doivent prendre en considération cette problématique du colorisme. En effet, tout phénomène de discrimination devrait être banni afin qu’il y ait un partenariat juste et équitable, car nous sommes tous des acteurs et actrices de changement. Effectivement, notre carnation de la peau ne devrait pas définir notre compétence. De ce fait, nous devrions considérer ce phénomène social dans l’analyse des inégalités au même titre que l’on considère l’autonomie dans l’analyse des inégalités de genre. Dans l’un des axes de SUCO, il est stipulé également que chaque personne est actrice de changement ; nous devons dès lors nous assurer que chaque être humain possède les mêmes droits.

Sources

1 SUCO. (2022). « Mission, Vision, Valeurs ». En ligne : https://www.suco.org/qui-sommes-nous/missions-vision-valeurs/

2 Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, 20 novembre 1963 (entrée en vigueur : 4 janvier 1969).

3 Joshua Sealy-Harrington et Jonnette Watson Hamilton. (2019). « La couleur comme motif discret de discrimination ». En ligne : https://issuu.com/crrf-fcrr/docs/april_2019_fr_directions

4 Joshua Sealy-Harrington et Jonnette Watson Hamilton. (2019). « La couleur comme motif discret de discrimination ». En ligne : https://issuu.com/crrf-fcrr/docs/april_2019_fr_directions

5 Femmes prévoyantes socialistes. (2021). « Complexe de couleurs : le colorisme ». PDF (p. 2) : https://www.femmesprevoyantes.be/wp-content/uploads/2021/02/Analyse2021-Colorisme.pdf

6 WALKER, A. (1983). “If the Present Looks Like the Past, What Does the Future Look Like?” In Search of Our Mothers Garden. New York : Harcourt. p. 291.

7 Femmes prévoyantes socialistes. (2021). « Complexe de couleurs : le colorisme ». PDF (p. 2) : https://www.femmesprevoyantes.be/wp-content/uploads/2021/02/Analyse2021-Colorisme.pdf

8 Ibid. (p. 2-3)

9 Pap N’Diaye. (2006). « 2. Questions de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme », dans : Éric Fassin éd., De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française. Paris, La Découverte, « Cahiers libres », p. 68. En ligne : https://www-cairn-info.proxy.bibliotheques.uqam.ca/–9782707158512-page-37.htm

10 NéoQuebec Rédaction. (2 juin 2019). « Le colorisme : une discrimination née de l’esclavage et taboue  dans les communautés noires ». En ligne : https://neoquebec.com/le-colorisme-une-discrimination-nee-de-lesclavage-et-taboue-dans-les-communautes-noires-part-1/

11 Joshua Sealy-Harrington et Jonnette Watson Hamilton. (2019). « La couleur comme motif discret de discrimination ». En ligne (p. 14) : https://issuu.com/crrf-fcrr/docs/april_2019_fr_directions

12 Lance Hannon. (5 février 2015). « White Colorism ». En ligne : https://bit.ly/368vSM5

13 Tom Jacobs. (25 février 2015). « Lighter Skinned Blacks and Hispanics Are Seen as Being More Intelligent ». Pacific Standard. En ligne : https://bit.ly/3q67zGz

14 Loi sur les droits civils de 1964,42 USC (ss) 200E ET SUIV.

15 Joshua Sealy-Harrington et Jonnette Watson Hamilton. (2019). « La couleur comme motif discret de discrimination ». En ligne (p. 26) : https://issuu.com/crrf-fcrr/docs/april_2019_fr_directions

16 Ibid.

17 628 F Supp 1543 à1546 (ND III 1986)[Sere], pour d’autres motifs,852 F 2d 285(7th Cir 1988).

18 Ibid.

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